Accueil|Infos|articles|
La Route de la Soie

La Route de la Soie

La Route de la Soie connaît aujourd'hui des heures glorieuses, et elle devient un motif de voyage de plus en plus populaire. Pour peu qu'un jour il redevienne facile de voyager dans l'ensemble des pays d'Asie Centrale, et il sera à nouveau possible de refaire une partie significative de ce parcours mythique. Et si un jour, je ne sais quand, l'Irak devient à nouveau visitable, il sera alors possible de refaire le grand voyage dans son intégralité. La Route de la Soie n'était pas une voie unique. Elle suivait plusieurs itinéraires, plusieurs options, notamment dans la partie intermédiaire entre Iran et Chine, et je ne parle pas des embranchements qui la menaient en Inde. Aujourd'hui, les deux tronçons les plus populaires sont ceux de l'Ouzbékistan et de la Chine. Pour cette dernière, le voyage commence (ou finit) en général à Kashgar, dans la Province du Xinjiang, et finit par convention soit à Xi'an, dans le Saanxhi , soit tout simplement à Pékin. Mais quoi qu'il en soit, entre les deux extrémités de la Route, le parcours permet de découvrir la Chine dans toute sa démesure, dans tous ses contrastes, qu'ils soient géographiques ou ethniques. Il permet aussi de prendre le pouls affolé du développement du pays, et de suivre sa pénétration vers l'intérieur des terres, où il semble parfois arriver tellement vite qu'il en surprend les locaux, un peu embarrassés de toute cette modernité sans préavis, qui ne leur laisse même pas le temps de bazarder leur traditions. Du coup, le voyage se fait somme toute facilement, mais dans la durée, et donc la patience, dont il faudra vous armer pour affronter les heures de bus, de mini-bus, de train ou tout simplement de voiture. Et vous mangerez des tonnes de poussière, de sable, à travers le Taklamakan, le Gobi, au pied de l'Himalaya, sur des pistes parfois défoncées, ou parfois transformées en 4 voies flambant neuves, parcourues seulement par quelques charrettes étiques et bringuebalantes, un peu dépassées par les événements. Bref, vous verrez la Chine dans toute sa mutation, dans toute son infinie complexité, et la notion de « transition » vous paraîtra limpide.

EPISODE I : la route du Karakorum
La Route de la Soie n'a pas eu le choix. Elle n'a pas été une démarche volontaire répondant à des motifs culturels et esthétiques. Elle n'a fait que répondre à une somme de contingences, essentiellement géographiques, et parfois religieuses et politiques. Mais la question fondamentale qu'elle a dû résoudre a été : comment aller d'un point A à un point B pour y transporter des marchandises ? La ligne droite eût été parfaite, mais cela aurait été sans compter avec l'horrible géographie des lieux. La Route de la Soie s'est donc « contentée » de se faufiler là où il était possible de le faire, avec parfois plusieurs options. Pour arriver en Chine, il fallait traverser l'Himalaya. Rien que ça ! Alors forcément, avec une telle barrière, pas la peine de faire le malin, et mieux vaut chercher quelques cols conciliants, permettant a minima de passer pendant la saison chaude. Et mieux vaut anticiper également, bien avant de se retrouver au pied des montagnes. Du coup, si la Route de la Soie reste « unique » tant qu'elle traverse la Syrie, l'Irak et l'Iran, elle se sépare en plusieurs embranchements juste avant de quitter l'Iran, dans la ville de Mashhad. Depuis cette ville, une option nord conduit via le Turkménistan, l'Ouzbékistan (Samarkand) et le Kirghizstan à Kashgar en Chine, principalement via le col du Torugart (3.752 m). Une option sud passe par l'Afghanistan et le Pakistan, où commence, juste avant Islamabad, la fameuse route du Karakorum. Cette route file alors plein nord et traverse la chaîne du Karakorum, et permet de passer en Chine par le col de Khunjerab (4.800 m). Cette route, qui finit également à Kashgar, est réputée être la route la plus haute du monde. 140 kilomètres après ce col se trouve la ville de Tashkurgan (3.200 m), et il s'agit là du poste frontière chinois. Venant de Chine, il n'est pas possible d'aller plus loin, sauf si vous comptez vous rendre au Pakistan. C'est là que mon voyage a fini, et c'est là qu'il commence pour le présent article. Tashkurgan est une espèce de vitrine pour la Chine. Il s'agit sans doute de donner une bonne impression pour le voyageur arrivant du Pakistan. C'est donc une ville étonnamment moderne, et donc étonnamment peu intéressante. C'est tristement propret. L'intérêt principal vient du fait qu'elle est habitée par une communauté tadjik, comme d'ailleurs tout le territoire administratif qui lui est rattaché. C'est donc pas encore vraiment la Chine, même si ici comme partout dans les territoires habités par des minorités, l'administration et le commerce sont tenus par les Han, les « vrais » chinois. Aussitôt quitté Tashkurgan, la route se transforme en une piste abominable, de surcroît totalement re-défoncée en raison des interminables travaux en cours, et monte, monte, tout en longeant la frontière avec le Tadjikistan, jusqu'à surplomber le plateau de Subash, depuis un col avoisinant les 4.000 mètres d'altitude. A ce point exactement, on quitte la mini enclave tadjik pour une mini enclave kirghiz, et on commence à proprement parler la longue descente vers Kashgar. Sur la route, se trouve le lac Karakol, à 3.800 m d'altitude. Le lac est au pied du Muztagh Ata (7.546 m), et du Kongur (7.719 m). Donc, si vous avez l'insigne chance d'avoir beau temps, le spectacle est assez vertigineux. Durant les deux nuits que j'y ai passées, j'ai eu droit à tout : du soleil resplendissant à la tempête de neige. Donc, mieux vaut rester zen, surtout que les conditions d'hébergement sont assez folkloriques : soit une yourte pour touriste (glauque), soit une vraie yourte kirghiz (puante), soit une espèce d'hôtel approximatif (sinistre). Dans les trois cas, il fait froid, très froid, même en mai. Tout se mérite...

EPISODE II : Kashgar
Ah Kashgar... En voilà bien un nom qui fait rêver les fous de voyage dans mon genre. Et on peut le comprendre. Mettez-vous une seconde à la place des conducteurs de caravanes : vous venez de traversez l'Himalaya, pas vraiment en sifflotant, et à peine arrivé vous devez vous préparer à un autre défi physique : traverser le désert du Taklamakan, le deuxième plus grand désert intégral du monde, après le Sahara. Donc, Kashgar, c'est vraiment une oasis de quiétude au milieu de deux abominations géologiques. Pas étonnant alors que de nombreux voyageurs aient rêvé de Kashgar, et que les rêves aient fini par un peu dépasser la réalité. Car soyons clairs : arriver à Kashgar ne peut qu'être un peu décevant. Et cela l'est d'autant plus, que la ville est en train de connaître un essor « à la chinoise », c'est-à-dire destructeur, faisant table rase de tout, et reconstruisant de façon désordonnée une espèce de ville moderne qui ne ressemble à rien. Les charmes de Kashgar se meurent. Encore une fois ce sentiment d'arriver trop tard. Cela étant, tout n'est pas mort. L'arrivée à Kashgar marque l'arrivée chez les Ouïghours, la seconde autre grande minorité ethnique de Chine, avec les Tibétains. Les Ouïghours représentent aujourd'hui moins de la moitié des habitants de la région autonome qui porte pourtant leur nom, mais malgré cela, l'ouest de la Chine continue à ressembler davantage à l'Asie Centrale qu'à l'Extrême Orient. Les chinois qui vivent ici sont des colons de l'intérieur, venus contrôler l'administration et faire des affaires. De fait, tout cela donne l'effet d'une juxtaposition de deux cultures, extrêmement inégalitaire, mais pas d'une assimilation. Et, franchement, tout ce qui fait le charme de Kashgar est ouïghour, et tout ce qui en fait une déception vient de sa sinisation. Pour trouver les charmes de Kashgar, il suffit de trouver les vieux quartiers (avant qu'ils ne disparaissent totalement), qui font parfois penser à d'immenses médinas marocaines. Là, vous pouvez encore sentir les charmes passés de cette oasis, sentir le Moyen-Orient qui s'avance, et imaginer un peu le commerce grouillant. Le marché du dimanche constitue également l'un des points forts, même s'il est devenu un must touristique. Fort heureusement, au nom d'un principe chimique immuable, le taux de dilution des quelques touristes en bermuda au milieu de la foule grouillante des ouïghours est fort, et ils en deviennent du coup presque imperceptibles. Le marché aux bestiaux, le dimanche également, vaut le détour, notamment si vous avez dans l'idée d'acheter un nouveau cheval pour votre carriole : l'essai du « véhicule » est possible dans une zone réservée à cet effet. L'achat d'un âne peut s'avérer périlleux, tant la bête est fougueuse, et prête à dégommer tout acheteur trop intéressé à coup de ruades assassines. Le mouton est une marchandise moins périlleuse à entreprendre.

EPISODE III : le désert du Taklamakan
La Chine n'a pas l'art des transitions. On passe vite d'un extrême à l'autre. Soit c'est le trop plein de montagnes, avec cet incroyablement grand et haut Plateau Tibétain, qui est posé comme un énorme cataplasme sur tout l'ouest du pays, soit c'est rien, mais alors vraiment rien, à savoir le désert total. Et à choisir, entre s'embarquer dans une aventure en très haute montagne sans aucun espoir de retour (ni même d'aller d'ailleurs !), et opter pour la traversée d'un désert, même interminable, l'homme et ses animaux ont préféré le sable. Le désert du Taklamakan, si vous regardez une carte en relief, forme une espèce d'énorme trou à fond plat, encerclé par le Plateau Tibétain au sud et par les Monts Célestes au nord. Un peu comme si un fer à repasser géant était tombé par mégarde sur la carte. Le Taklamakan est donc peut-être le fruit d'une étourderie ménagère divine, mais il a eu pour effet de compliquer un peu la vie de nos chers nomades. Pour continuer plus à l'est, une seule solution : contourner l'obstacle. Donc, à peine regroupée, la Route de la Soie doit encore se faire multiple, soit pour longer le désert par le sud, le long du Plateau Tibétain, soit par le Nord, le long des Monts Célestes. De nos jours, l'option terrestre la plus rapide consiste à prendre le train Kashgar-Ürümqi, qui suit sensiblement l'option nord. L'option sud est plus incertaine, et demande de sauter de ville en ville, en bus. La modernité chinoise a introduit une nouvelle opportunité en construisant la Cross-Desert Highway : cette route coupe en deux, en plein milieu, selon un axe nord-sud, le désert, et permet d'aller de la route Nord à la route Sud, et vice-versa. Elle permet également de vraiment pénétrer le Taklamakan, et non pas seulement de le contourner. Un peu boulimique dans l'esprit, j'ai donc commencé à suivre la route Sud jusqu'à Minfeng (Niya en ouïghour), puis j'ai suivi la Cross-Desert Highway en direction du Nord, qui après 550 km de dunes nues, vous fait arriver à Korla, au nord du désert. De là, il est facile de rallier Ürümqi. L'intérêt de cette route n'est pas esthétique. Ce désert est immense, mais il n'est pas forcément magnifique. Et sa traversée peut vite tourner à la monotonie. Mais il est tellement gigantesque qu'il en devient intimidant, et il fait prendre réellement conscience de l'exploit permanent que constituait la traversée de la Route de la Soie. L'autre intérêt est d'ordre ethnique : le sud du Taklamakan, donc le sud du Xinjiang, est beaucoup moins colonisé par les Han. Les Ouïghours y sont un peu plus radicaux, et encore extrêmement contestataires. D'après les conversations que j'ai eu en anglais avec certains d'entre eux, j'ai cru comprendre que les autorités chinoises avaient davantage serré la vis depuis septembre 2001, au nom de la lutte anti-terroriste. Les Ouïghours sont de fervents musulmans, et sont proches du Pakistan. Il n'en fallait donc pas plus pour mettre le tout sous pression, permettant au passage d'accélérer le processus de colonisation intérieure de ces territoires longtemps rebelles. C'est un processus en tout point analogue à celui qui se produit au Tibet, la différence étant qu'il n'intéresse personne : les Ouïghours ne sont pas organisés, et ils n'ont pas de leader charismatique tel le Dalaï Lama. Mais, comme dans d'autres lieux, la répression accrue semble produire des effets contraires : l'Islam semble devenir un refuge identitaire de plus en plus vivace, et il permet en outre d'inscrire la cause ouïghour dans une cause plus générale. Au bout du compte, j'ai été surpris de l'agressivité de l'Islam régnant là-bas, alimenté via Internet par les courants les plus radicaux. Accessoirement, j'ai pu aussi réaliser que le contrôle des naissances ne s'appliquait pas ici. Si en théorie les ouïghours ont droit à deux enfants par femme, ils en font en réalité bien plus. Il suffit pour cela d'aller accoucher dans une autre ville, et de régulariser la situation de l'enfant au bout de 3-4 années, moyennant quelques dessous de table conséquents. Du coup, les ouïghours ne savent pas bien combien ils sont.

EPISODE IV : Ürümqi
Avec ses 1,2 millions d'habitants, Ürümqi est la capitale du Xinjiang, et se vante d'être la ville la plus éloignée de toute mer au monde. Pas sûr que ce positionnement marketing soit de nature à attirer le touriste ! Vous me direz, ce n'est pas bien grave, car Ürümqi ne vaut pas à proprement parler le voyage, mais il est difficile de l'éviter. Ürümqi est une ville aujourd'hui chinoise, c'est-à-dire un grand maelström de béton en apparence mal contrôlé. Même le grand bazar ouïghour, dont j'espérais quelque authenticité, est aujourd'hui regroupé autour d'un... supermarché Carrefour, bien de chez nous ! Pour se faire un peu pardonner, Ürümqi vante les charmes de quelques sites alentours. Le plus fameux est Turfan, ville la plus basse de Chine (sous le niveau de la mer), et fabuleuse oasis ceinte de sites tous plus passionnants les uns que les autres, à en croire les différentes publications touristiques qui me sont tombées sous la main. Je n'entrerais pas dans le détail, mais si j'ai un seul conseil à donner, c'est celui-ci : n'y allez pas. Les sites sont au mieux moyennement intéressants, et ils sont systématiquement transformés en bazars touristiques pour groupes chinois. Un calvaire. L'autre site alentour, c'est le Lac Céleste. Autant dire que si vous avez déjà eu l'incroyable chance de voir un lac alpin, vous n'aurez pas de choc en découvrant ce joli petit lac bien de chez nous. Un peu plus et on chercherait la vache Milka. Je comprends néanmoins que ce type de paysage puisse constituer une forme d'exotisme pour un chinois du coin. Bref, si vous vous bornez aux recommandations de votre guide de voyage, pas sûr que vous gardiez d' Ürümqi un souvenir impérissable. En revanche, par une succession de hasards que je ne détaillerai pas ici, j'étais tombé sur des photos d'un site nommé la Cité Multicolore (the Multicoloured City). Site mystérieux, dont les photos me faisaient penser au décor de certaines scènes du film Tigre & Dragon. Après de nombreuses tentatives, je suis finalement tombé sur une agence qui semblait connaître ce lieu obscur. Elle accepta même de m'y emmener en minibus. Il s'avère que ce site se trouve au nord-ouest d' Ürümqi, dans le bassin du Jungar, près de la frontière mongole. La route pour y aller est tout simplement abominable, et incertaine de surcroît. Le chauffeur du minibus, au début plein de certitudes, dut vite afficher une attitude plus modeste, et dut demander son chemin tous les 500 mètres pour finalement trouver ledit site. Et autant le dire : un vrai miracle. Dans la longue liste des sites naturels éblouissants, je placerais cette Cité Multicolore au niveau de Monument Valley, ou de Bryce Canyon, aux Etats-Unis. La seule différence vient de la fréquentation : personne, absolument personne, en dehors des deux gardiens du site, hébergés sous une yourte de fortune, et visiblement oubliés de leur administration de tutelle. Un moment rare, dans le tourisme d'aujourd'hui. Par une malédiction que je pense être liée à l'oubli obligatoire dont doit bénéficier ce site, les quelques photos que j'en ai faites sont ratées, absolument ratées, et il en est de même pour mes compagnons de route. Bref, je ne vois qu'une seule solution : allez-y, ou alors regardez à nouveau Tigre & Dragon, car après enquête, c'est bien là qu'on été tournées certaines scènes du film. C'est bien la première fois que je vois un site hollywoodien tomber dans l'oubli collectif. Tous les « Western » ne connaissent pas la même destinée cinématographique. Si seulement la Chine avait eu son John Ford...

EPISODE V : Dunhuang
Dunhuang, dans la province du Gansu, est le point où tous les différents embranchements de la Route de la Soie convergent à nouveau. Elle fait écho en cela à Mashhad, en Iran. A partir de là, la Route quitte les territoires ouïghours et continue à lécher par le nord-est le Plateau Tibétain pour rallier Xining et Lanzhou. Juste avant Dunhuang, la Route rencontre l'abri hypothétique de la Grande Muraille, dont on aperçoit de nombreux vestiges, ici et là, disséminés dans le désert. L'arrivée à Dunhuang est pleine de promesses : au premier plan, vous voyez des dunes immenses, culminant à plus de 1.715 m, à faire passer la Dune du Pilat pour un petit tas de sable crée par un apprenti démiurge de classe élémentaire. Derrière ce rideau de dunes, le Plateau du Tibet, et ses sommets enneigés. La juxtaposition des deux phénomènes géologiques est autant saisissante que belle et rare. Un peu comme si le Sahara était venu s'installer à l'est de Lyon, devant les Alpes. L'autre grand intérêt théorique de Dunhuang, ce sont les grottes bouddhiques de Mogao, qui témoignent avec éclat du rôle de la Route de la Soie dans la pénétration du bouddhisme en Chine. Dunhuang est donc en soi une étape passionnante, tant pour sa nature que pour les éléments culturels que l'on peut y trouver. Malheureusement, Dunhuang a été totalement souillée par l'hyper tourisme. C'est devenu un cirque géant. S'agissant des grottes de Mogao, cela reste supportable. En revanche, pour aller voir les dunes de plus près, c'est Intervilles. Elles ont été transformées en un parc d'attraction géant, où vous devez choisir pour vous y déplacer entre un chameau dûment immatriculé (le mien portait le numéro 096), le petit train, le quad, la jeep, l'aile delta, le parapente et même le surf. Sans parler des prix, totalement exorbitants. Bref, les chinois ne plaisantent pas quand ils décident d'exploiter un site touristique, et franchement, l'idée qu'ils puissent faire ainsi dans tous les lieux d'intérêt de leur pays fait littéralement froid dans le dos.

EPISODE VI : Xiahe
A 6 heures de bus de Lanzhou, vers le sud, vous êtes au Tibet. Pas le Tibet administratif d'aujourd'hui, mais le Tibet réel, qui dépasse largement la région autonome du même nom. Le vrai Tibet, c'est le Plateau Tibétain dans son ensemble, tout simplement. Le contraste, alors qu'arrivant de territoires habités par la minorité ouïghour, est donc aussi frappant qu'intéressant. Il permet d'avoir, sans aller jusqu'à la lointaine et contrôlée province administrative du Tibet, un excellent échantillon de culture tibétaine. La ville de Xiahe (2.920 m) est notamment la plus intéressante. Elle abrite le monastère de Labrang, qui se trouve être le deuxième plus grand monastère bouddhique tibétain, après celui de Lhassa. Vous y avez donc « pour le même prix » la totale, si je puis dire. Le monastère est tout simplement immense, et il occupe, au fond d'une vallée, une large surface en forme d'ellipse. A l'est, se trouve la ville chinoise, hyper moderne et grouillante de commerces. A l'ouest se trouve le quartier tibétain, un vague village de terre, totalement sous développé, moyenâgeux, et vide de tout commerce. Tout est dit dans ce contraste saisissant. Dans l'enceinte du monastère vivent les moines, dont la vie est rythmée par les prières et les cours. Si l'on en croit le moine qui nous fait la visite guidée (obligatoire), Bouddha peut tout, et il suffit de bien prier pour attirer ses faveurs. Du coup, le monastère ressemble à une banque géante mal entretenue, où les billets traînent partout. Personnellement, je suis troublé par autant de ferveur naïve. Je ne sais pas trop si on est dans la Lumière, ou dans l'Obscurantisme. Entre les deux, ma raison balance. En attendant de me forger un avis, je me dis qu'au moins cette ferveur a participé à la beauté du monde, et de façon magistrale, car l'esthétique et l'ambiance qui règnent à l'intérieur des différents temples sont tout simplement fabuleuses. Autour du monastère, les pèlerins, qui tournent en rond, dans le sens des aiguilles d'une montre, et qui font tourner les rouleaux à prière, des heures durant. Ici, la place au ciel de mérite « physiquement », dans une grande ronde céleste qui donne presque le tournis. Xiahe attire également de nombreux tibétains venus des villages voisins, venus faire quelques emplettes dans cette ville richement fournie. Du coup, la rue grouille de personnes en habits traditionnels, et je dois reconnaître qu'ils équivalent en beauté ceux des indiens mayas du Guatemala, jusqu'à lors inégalés pour moi. Tout simplement merveilleux, même si derrière ces habits se cache souvent une pauvreté crasse, et une vie d'une rudesse totale.

La Route de la Soie s'est arrêtée ici pour moi. Si j'en crois l'usage, elle continue jusqu'à Xi'an, que j'avais déjà visitée l'année dernière. Je n'y retournai donc point. En tous cas, au bout de ce chemin de trois semaines et demie, je crois avoir eu un aperçu assez intéressant de la diversité chinoise. De ses minorités, de ses contrastes, de son immensité, de son invraisemblable géographie et de l'ampleur des changements qui l'affectent en ce moment. La Chine n'est qu'un chantier géant, depuis Tashkurgan jusqu'à Pudong, à Shanghai. Reste à voir si elle embarquera dans le train du développement ses différentes minorités, ce dont je doute fortement. En attendant, pour me consoler de n'avoir pas senti concrètement ce qu'était jadis la Route de la Soie, je vais relire le récit d'Ella Maillart, qui rallia Karachi depuis Pékin en 1935, à travers un parcours assez similaire, mais effectué dans des conditions plus proches de celles que connaissaient ces chères caravanes. Cela s'appelle Oasis Interdites, et c'est publié chez Payot.

Nicolas Monnot - Juin 2005

galeries  | BEST OF  | Afrique  | Amérique  | Antarctique  | Asie  | Europe  | Océanie  | Privé
info  | bio  | articles
Magyar | Français | English
| Contact| Faire connaître
© Nicolas Monnot 2005-2016 | Mise à jour : 2016/01/01