Accueil|Infos|articles|
Impressions de Birmanie

IMPRESSIONS de BIRMANIE

« Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps, vous prête ses couleurs ». Dans son oeuvre, Nicolas Bouvier a toujours su trouver les mots pour exprimer avec concision les sentiments du voyageur véritable. Dans L'Usage du Monde notamment, qu'il publia en 1963, il décrit avec simplicité, modestie, humour et brio sa relation à l'un de ses voyages, qui le mena en 1953-54 de Genève au Khyber Pass, entre Afghanistan et Pakistan, au volant d'une Fiat Topolino, sans un sou vaillant.

Nicolas Bouvier a eu de la chance. Il a pu faire des voyages, de vrais voyages. Après avoir lu son œuvre, je m'étais forgé une conception absolue du voyage. Je me voyais déjà, à travers les routes du monde, allant au-delà de villages égarés, à la rencontre d'authentiques autochtones, tout heureux de rencontrer un étranger, et m'offrant aussitôt leur hospitalité. Je me voyais seul, jouissant d'instants uniques, en pleine fraternité chaleureuse, connaissant enfin le monde, dans son intimité, sa vérité. Et je m'imaginais, ouvert, serein, capable de recevoir le monde sans vouloir absolument le comprendre.

Je m'y voyais d'ailleurs tellement, qu'un jour, je suis parti. J'ai pris cette fameuse année sabbatique, que l'on conserve habituellement comme une forme de liberté potentielle, histoire de se rassurer, sur sa capacité de décider à tout moment de son destin. Je suis parti, croyant être un aventurier unique, avec mon sac à dos, la tête pleine de littérature. Que n'allais-je pas je connaître ! Je l'ai donc fait, ce satané voyage. Un an, seul, à travers les routes d'Amérique Centrale, d'Amérique du Sud, de l'Antarctique, de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie. Le seul hic, c'est que cela ne s'est pas passé comme je l'imaginais dans mes rêves. En guise de solitude, il a fallu que j'en rabatte. Des milliers, des dizaines de milliers vous dis-je, des milliers de pauvres rêveurs comme moi, avec leur sac à dos, formant cette horrible confrérie des « backpackers » au long cours. Non seulement des milliers, mais tous avec le même parcours. Une autoroute, vous dis-je. Et côté contacts chaleureux et sincères avec l'autochtone, j'ai dû aussi réduire la voilure de mes ambitions. J'ai découvert, ô stupeur, que le Tourisme pourrit tout. Là où le Tourisme passe, la Vérité du Monde disparaît.

Alors que faire ? Ne plus voyager ? Se réfugier dans la littérature de nos ancêtres qui ont eu la joie de connaître des zones non cartographiées ? Certes non, car même abimé par le Tourisme, la Terre reste un chef d'œuvre absolu, et selon moi, c'est presque un devoir moral et esthétique d'en prendre conscience, en embrassant du regard son immense et diverse beauté, et en écoutant sa « polyphonie » magistrale. Il suffit simplement de trouver sa façon de vouloir connaître le monde, et d'avoir un niveau d'exigence réaliste. Surtout qu'il nous faut apprendre à faire avec une contrainte terrible : le temps. Un vrai voyage se fait dans la lenteur et la durée. Nos maigres congés payés nous poussent à foncer, à enchaîner, à accélérer, à zapper. Nous glissons, glissons à la surface des choses, et on se met à « consommer » le monde, comme on consommerait un paquet de chips. On achète aujourd'hui ses vacances sur Internet comme on achète un paquet de lessive. Vacances en boîte pour hommes pressés. A quand les vacances Bio, garanties sans agents touristiques ?

Depuis ce voyage, plein de joies et de déconvenues, je me suis mis dans la disposition mentale de l'orpailleur. Je passe maladivement au tamis de mes rêves « l'eau de ce monde », et j'en extrais parfois quelques pépites. Dans un voyage donné, je sais que 90% des moments seront des moments touristiques, formatés, prévus, consommés comme il se doit. Impossible ou presque d'y échapper, désormais. Mais je considère ces 90% comme des figures imposées, nécessaires pour acquérir le « savoir touristique académique minimum ». Il « faut » avoir vu le Machu Pichu, Uluru, le Mont Saint-Michel, Angkor, la Tour Eiffel, le Perito Moreno, la Cité Interdite, Palenque, le Grand Canyon, Tikal, le Namib, Ushuaia, la Baie d'Halong, le Tibet, l'Atacama, le Pavillon d'Or, le Sinaï, les chutes de l'Iguaçu, , les bains Széchenyi, le Parc des Torres del Paine, Florence, Pétra, Prague, le salar d'Uyuni, et j'en passe, et des meilleurs, et des plus beaux.

Ces 90% de figures imposées permettent sans doute de connaître les éléments essentiels de la Beauté Universelle, qu'elle soit œuvres de la Nature, ou œuvres de l'Homme. Malheureusement, leur label « vaut le voyage », « vaut le détour » ou « highlight » fait qu'il vous faut généralement les découvrir « en y jouant des coudes ». Vous y êtes rarement seuls, et les autochtones que vous y rencontrez vont généralement essayer de vous plumer en vous refilant quelques souvenirs prêt à l'emploi. Restent alors les 10%. Les 10% d'inattendu, les 10% de vérité, de sincérité. Ces 10%, seuls les habitants du pays visité peuvent vous les apporter, à condition qu'ils soient en dehors de la machine touristique. Et 10%, c'est déjà beaucoup. Ca se prépare, ça s'organise presque.

D'abord, tous les pays n'ont pas le même potentiel d'authenticité. Il faut bien les choisir, et la liste raccourcit de jour en jour. Dépêchez-vous. A ce jour, parmi les 51 pays que j'ai visités, je vous garantis que la Birmanie occupe une place de choix. Un enchantement, et à jamais les sourires que j'y ai reçus, alors que je ne demandais rien à personne, laisseront dans ma mémoire d'orpailleur une chaleur particulière, douce, fine, délicate. La Birmanie connaît certes sa liste d'incontournables, prédigérés par votre guide touristique habituel. Bien sûr, vous irez à Yangon, et vous irez à Schwedagon. Naturellement, vous irez vous faire trimballer et tremper dans une barque sur le Lac Inlé, et naturellement, vous dormirez dans un hôtel sur pilotis. Assurément, Mandalay sera à votre programme, tout comme Bagan, car Bagan est une merveille. Tout cela fait partie des 90%. Mais tout cela reste décent, humain. Ces sites sont très loin d'être corrompus par l'archi-tourisme, et même à Bagan, pour peu que vous choisissiez bien votre heure et que vous vous éloigniez un tout petit peu des principaux sites, vous vous retrouvez très vite seul, totalement seul.

Mais si dans votre tour « obligatoire », vous laissez des espaces, des interstices, des trous, si vous vous échappez, bifurquez, faites un pas de travers, prenez la tangente ou un bus local interurbain, si vous dormez ne serait-ce qu'une seule nuit dans un hôtel à 10$, si vous pénétrez un monastère, si vous avez le courage de vous lever à 4 heures du matin, si vous pénétrez dans un restaurant à l'allure effrayante, bref, si vous jouez la carte locale, au milieu de vos vouchers, la vraie Birmanie s'offrira vite à vous. Elle vous attend au coin de la rue. Vous y trouverez des gens à qui, semble-t-il, le sourire est de série. Obligatoire. Pas négociable. « La gueule Tu ne tireras point » semble être la devise nationale. Et pourtant, ils auraient de quoi, la tirer, la gueule. La Birmanie ? Mais c'est une horrible dictature ! Vrai, totalement vrai hélas. Une vraie saloperie, le régime en place. Corruption, prisonniers politiques, collusion avec les trafiquants de drogue : la totale. Rien n'y manque, un cas d'école pour apprenti despote. Alors, forcément, quand vous arrivez là-bas, vous vous attendez un peu à trouver des gens désoeuvrés, à la mine défaite, tremblant de peur. La peur existe certainement, mais elle est peu perceptible, surtout si vous foncez en minibus climatisé.

En lieu et place, vous voyagez dans les sourires, dans la gentillesse désintéressée, et là, vous ne comprenez plus. Vous vous interrogez : sont-ils heureux, ou quoi ? Comment peut-il en être ainsi avec un tel régime politique ? Ca ne colle pas. Certes, il reste sans doute délicat de parler ouvertement de la situation politique, mais c'est possible. Il faut laisser venir. A Bago, alors que j'étais vautré dans un trishaw « piloté » par un birman pas très épais, ce dernier m'apprend qu'avant d'avoir commencé cette activité lucrative, il était professeur d'économie à l'Université ! Après m'avoir expliqué que le salut de l'Asean viendrait de l'instauration d'une monnaie unique, inspirée de l'Euro, il s'est mis naturellement à me parler, dans un anglais impeccable, de la situation politique, avec cette pointe d'humour qui est la marque d'une espérance lucide. Et, non content de me faire ses exposés, tout en pédalant, il commence à m'emmener dans des endroits « réels », hors guide touristique.

Moteur : c'est là que les 10% commencent. Soyez simplement prêts, et disponibles, sans préjugés. De surcroît, le fait de pouvoir communiquer facilement avec les birmans, qui parlent souvent anglais, est une autre raison qui fait de la Birmanie une destination de choix. Car sans contact un tant soit peu nourri par quelque vocable commun, on glisse définitivement à la surface des choses.

Naturellement, la Birmanie est un pays pauvre, comme tant d'autres. Et malgré cette pauvreté omniprésente, qui s'ajoute au fardeau politique, jamais vous n'aurez l'envie de plaindre qui que ce soit. Il y aurait de quoi pourtant, mais la pauvreté n'est pas la misère. La misère, c'est le désoeuvrement absolu, le chaos social, l'éclatement de toute forme de communauté. C'est la survie à tout prix, et la dignité humaine anéantie. Telle n'est point la Birmanie. Les Birmans sont généralement pauvres, très pauvres. Mais la société existe. La communauté fonctionne. Les gens sont actifs, et tentent de se débrouiller. Ca grouille dans tous les coins, et chacun semble s'être trouvé une petite combine existentielle pour mener son petit bout de chemin sublunaire. La dignité demeure, et cela permet d'établir une relation équitable, d'être humain à être humain.

Ce n'est bien évidemment pas un trait spécifique de la Birmanie. De nombreuses populations à travers le monde sont ainsi, mais la façon birmane de le faire connaît une coloration toute particulière. Cette coloration, elle provient essentiellement de la place envahissante de la religion, le bouddhisme. Sur chaque montagne, chaque colline, chaque monticule : une pagode. Partout, en cohortes rougeoyantes, les bonzes. Sans cesse, les prières, les offrandes. Et partout, l'Or. Si vous n'aimez pas ce qui brille, n'allez pas en Birmanie. A l'horizon, vous verrez systématiquement une montagne d'Or, ou bien un Buddha en Or. Ce pays scintille, et il porte dans ses éclats les espoirs d'une vie meilleure, pour tout un chacun. A croire que toute la population a déjà décidé de se faire la belle, en douce, vers l'Au-delà, et que les militaires ne règnent que sur un pays d'âmes en partance. Est-ce cela le secret de la sérénité birmane ?

Quand j'ai commencé à « voyager », je faisais partie de ceux qui clament que la photo est une contrainte, et qu'elle empêche de regarder avec ses yeux. Et puis, à force de voir des trucs incroyables, j'ai commencé à vouloir en rapporter des « échantillons » à la maison, histoire de partager avec ma famille et mes amis. Et j'ai commencé alors à faire quelques clichés. Une horreur. Croire qu'il y ait pu y avoir un lien entre les merveilles de mes souvenirs et les horreurs couchées sur le papier de mes photos relevait pour moi de la magie noire. Mais j'ai persisté. J'en suis aujourd'hui au stade où je retrouve à peu près dans mes photos l'impression que j'ai eue sur place. Ni plus ni moins.

Mais, sans m'en rendre compte, la photo est passée du statut de contrainte à celui de prétexte. La photo vous apprend à regarder. Elle aiguise votre œil. Vous regardez dans les recoins. Vous guettez les bonnes lumières. Vous repérez, et vous parlez avec les gens. Elle devient un vecteur, et vous rend curieux, attentif. Et comme la bonne photo demande d'abord de la bonne lumière, vous vous retrouvez, par exemple, à 4h30 du matin, sur un frêle vélo, en train de pédaler au milieu des ruines de Bagan, dans le noir total. Envoûtant.

A Bagan, vous pouvez vous prendre pour le Monet du Kodak. Les variations sur le même thème sont infinies : perspectives, compositions, contre-jours, lumières. Vous pouvez photographier Bagan toute votre vie, vous n'en ferez jamais exactement la même photo. Et la photo en Birmanie, ce n'est pas seulement les paysages. Ce sont aussi les gens. Un paradis, surtout que je me suis fixé pour règle personnelle de ne jamais voler une photo. Je la demande, ou la propose après une petite conversation. Et, là encore, si vous vous en donnez le temps, vous pouvez aussi entrez dans les fameux 10%.

Bref, la Birmanie fait partie de ces pays qui m'ont rapproché de mes rêves naïfs de voyageur pur. La Birmanie est donc une expérience rare, et elle mérite votre curiosité. Et si vous y êtes déjà allé, je suis convaincu qu'elle fait partie de vos enchantements. La Birmanie fait écho à une autre phrase de Nicolas Bouvier : « on croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait ».

Nicolas Monnot - Mars 2005

galeries  | BEST OF  | Afrique  | Amérique  | Antarctique  | Asie  | Europe  | Océanie  | Privé
info  | bio  | articles
Magyar | Français | English
| Contact| Faire connaître
© Nicolas Monnot 2005-2016 | Mise à jour : 2016/01/01