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L'Australie aux antipodes

L'Australie aux antipodes

« Comme bon nombre d'européens, j'ai longtemps rangé l'Australie dans la catégorie des voyages absolus et rêvés. Vu de notre vieille Europe, presque tout nous oppose à ce pays-continent. Les latitudes, les longitudes, la densité, l'histoire, le climat, l'isolement, bref, l'Australie est tout ce que nous ne sommes pas, ou ne sommes plus. Y aller, c'est partir plein d'espoir, d'excitation, et de certitudes de faire un voyage inoubliable. Là aussi, l'Australie m'a surpris, car j'en suis revenu avec un sentiment timoré. Tous les voyages ne peuvent pas être des réussites absolues, et pourtant, pour celui-là, j'avais fait les choses en grand !»

Vous allez sans doute trouver étrange que je rédige un article sur un voyage qui ne m'a que moyennement ému. J'avoue que j'ai beaucoup hésité à le faire, et je me suis finalement dit que le sens de ces articles n'était pas de faire uniquement de la publicité pour certaines destinations choisies. Le sens en est simplement de partager une expérience, même partiellement réussie. De surcroît, je me suis dit qu'il s'agissait aussi d'une question d'objectivité et d'honnêteté intellectuelle. Tous les voyages ne se valent pas, car tous ne vous procurent pas ce que vous y recherchez. Si donc l'Australie m'a moyennement plu, ce n'est pas qu'elle est un pays inintéressant. C'est simplement qu'elle n'a pas correspondu à mes goûts. Il n'y a donc aucun jugement de valeur dans ma démarche, et je sais que ce pays, somme toute absolument unique, continuera à rester le plus beau souvenir touristique de cohortes infinies de voyageurs. Ma situation est d'autant plus étonnante que, une fois ma décision prise de me rendre dans ce pays, j'étais résolu à faire les choses en « grand » : deux mois complets de voyage, et la volonté de parcourir ce continent le plus possible par la route, afin de le voir « yeux dans les yeux », et d'affronter frontalement sa démesure. Je voulais en découdre avec ce pays, pour le connaître dans « ses chairs ». J'avais également décidé, en raison de la période, d'aller un peu à contre courant, en limitant au minimum mes étapes sur la côte est, afin de me concentrer sur le centre et la côte ouest, beaucoup moins fréquentée. Venons-en aux faits.

Tout d'abord, Je ne vous parlerai pas des villes australiennes. Je n'y ai rien ressenti de spécial. Modernes, fonctionnelles, reposantes, et presque trop parfaites. J'imagine qu'il fait bon y vivre, notamment à Sydney, mais le statut de touriste empêche de le vérifier réellement. Je ne vous parlerai pas non plus des Australiens. Au fond, quand j'y repense, je me demande si j'en ai vraiment rencontrés. Les « blancs », ils sont très contents d'être australiens et de vivre en Australie. Vous me direz, ça tombe bien. Les aborigènes ? A part quelques militants rencontrés ici et là, ce n'était pas très gai, car voir ce qu'ils sont devenus vous plonge dans un sentiment assez glauque. Ils ne sont que les épaves de ce qu'ils furent jadis, et voir qu'une civilisation aussi ancienne et noble peut sombrer dans un tel état de dénuement vous met une fois de plus devant la fatalité prédatrice de l'Homme. Incapable de conserver son patrimoine, même humain. La civilisation aborigène est pourtant passionnante, et surprenante à plus d'un titre, notamment d'abord par son immense diversité. J'avais l'image d'une culture uniforme, et j'ai découvert une mosaïque de sous-groupes, parlant des langues parfois totalement différentes. Si je n'ai pas voulu m'intéresser davantage à eux, c'est que j'ai eu l'impression que l'accès à la vérité n'était plus possible. Ces peuples ont été trop humiliés et rejetés pour s'ouvrir un tant soit peu à un touriste de passage comme moi. Ils ont aussi beaucoup changé, et la jeune génération ne connaît même plus sa culture ancestrale. D'un autre côté, j'ai été un peu exaspéré par l'espèce de récupération mercantile qui était faite de cette culture. Les artefacts aborigènes, revisités et reformatés, se vendent comme des petits pains, et le merchandising ethnique fait recette. Dommage que les intéressés n'en voient jamais la couleur, ou presque. En outre, il était alors de bon ton pour pas mal d'australiens de tenir un discours concerné, et prétendument plein de respect envers les premiers occupants de ce pays. A parler franchement, ça puait la mauvaise conscience de circonstance, héritée tout droit des J.O. encore récents. Bref, je n'ai pas voulu me joindre à cette espèce de prise de conscience ethnologique soudaine, et aussi profonde qu'une mode vestimentaire. Donc, au bout du compte, et je devrais avoir un peu honte de l'écrire, je garde de l'Australie avant tout un souvenir de nature, de nature belle, immense, écrasante, et unique.

Côte Est
Après un saut incontournable à Sydney, quelques clichés de l'Opéra, et la constatation que la baie est splendide, je me suis rendu directement à Cairns pour voir cette fameuse Grande Barrière de Corail. Cette dernière étant grande comme l'Italie, il faut se contenter de quelques récifs. Pas la peine de faire une thèse : c'est un chef d'œuvre de la nature absolu, totalement démesuré. Les journées là-bas suivent un rythme immuable : embarquement tôt le matin à bord d'un bateau, en compagnie de pas mal d'autres touristes, et cap sur un récif, parmi des milliards d'autres, afin d'admirer respectueusement cette symphonie des mers et des couleurs. Plongée ou snorkeling, c'est au choix, mais le spectacle est de toutes façons grandiose. Le retour se fait en fin d'après midi, et l'on tremble en songeant que ce joyau immense est menacé lui aussi par le réchauffement climatique. Depuis Cairns, il est également intéressant de remonter la côte vers le nord, en direction du Cap Tribulation. La faune et la flore originelles y sont encore présentes.

De Melbourne à Adélaïde (755 km)
Après l'émerveillement de la Grande Barrière de Corail, j'ai sauté dans un avion pour me rendre à Melbourne et y commencer mon périple terrestre. La route est connue pour sa partie côtière, la Great Ocean Road, qui prétend être l'une des plus belles routes côtières du monde. Je ne sais pas si cette affirmation a un sens, mais il est vrai que la route est panoramique. L'océan est là-bas totalement déchaîné, les vents violents, et les falaises parfois vertigineuses. Le point le plus célèbre est celui des 12 Apôtres, une espèce de version King-Size des falaises d'Etretat. Au-delà de la nature, vertigineuse et puissante, un voyage le long de cette côte est aussi un prétexte pour s'intéresser malgré tout à l'histoire du peuplement de l'Australie. La côte compte un nombre incalculable de sites où des voiliers transportant des immigrants du Vieux Monde se sont échoués, et derrière chaque naufrage se cache d'incroyables aventures individuelles, dont la confrérie mondiale des romanciers réunie au grand complet n'aurait pas même la capacité d'en raconter un millionième. On a sans doute du mal à se figurer ce que cela signifiait exactement que de s'embarquer sur un voilier depuis Londres pour rallier l'Australie, parfois en suivant la route du pôle. Depuis Adélaïde, je recommande fortement de faire un saut de deux jours sur Kangaroo Island, troisième plus grande île d'Australie. Si l'île offre de beaux paysages, elle est surtout une excellente occasion d'admirer la faune australienne. Kangourous, koalas, lions des mers, manchots et otaries sont notamment de la fête, et très accessibles. Certaines de ces espèces ont été introduites sur l'île afin d'y être préservées.

D'Adélaïde à Alice Springs (1.690 km)
C'est un trajet qui peut se faire directement par la route principale (la Stuart Highway), mais j'avais décidé de faire un détour par ce que l'on appelle communément l'Outback, soit tout simplement les pistes non goudronnées. Ce crochet, au-delà de permettre d'expérimenter en douceur la rudesse et le dénuement de l'arrière pays australien, permet de passer par le Parc National Flinders Range, et de longer par le sud le Lac Eyre. La piste que l'on suit est nommé la Oodnadatta Track, et peut se parcourir avec un véhicule normal, à condition d'accepter un confort réduit à presque rien. J'ai suivi cette piste jusqu'à Coober Pedy. Parler de l'Outback, c'est parler de rien, mais d'un rien australien. Dans ces immensités vides, arides, où les seules traces humaines sont des espèces de villages informes, construits autour de la vitale pompe à essence, égrenés aléatoirement le long de pistes bosselés qui ont parfois la chance de voir passer un véhicule, on ressent toute la démesure du pays. Le taux d'occupation du pays est tel, que l'on pourrait presque dire qu'il est encore vide et inhabité. Et dans ces espèces de villages, on se demande bien comment les gens peuvent vivre. Ils ont certes tout le confort moderne, mais ce rien absolu qui les cerne, ce zéro parfait, ce vide sidéral ne semble pas les plonger dans la dépression, et l'on ne comprend pas comment. C'est un miracle. Je me suis vraiment demandé longtemps quel pouvait être le mobile de ces personnes pour rester là. L'arrivée à Coober Pedy n'est pas non plus décevante. Dans cette ville, les gens vivent sous terre tellement la chaleur est accablante. Il faut le voir pour le croire, ces espèces de troglodytes des temps modernes. Les bâtiments qui sont restés à la surface tentent malgré tout de ressembler à quelque chose, mais force est de reconnaître qu'ils n'y parviennent pas vraiment.

Au nord de Coober Pedy, après une brève halte pour admirer la réserve des Breakaways, la route s'étend comme une longue complainte monotone jusqu'à atteindre l'embranchement qui mène à Ayers Rock, le Centre Rouge de l'Australie. On arrive là dans le lieu qui symbolise à lui seul le pays. On s'imagine voir les rochers rouges, vibrant dans la chaleur écrasante du désert, sur un fond de musique issue d'un didjeridoo, et voyant passer furtivement les kangourous. On a la tête pleine de clichés. Il est clair que les sites sont magnifiques. Les rochers d'Uluru et de Kata Tutja sont des aberrations géologiques merveilleuses, et l'on comprend leur destin touristique. Cela étant, c'est allé très loin. Les traditionnels lever de soleil et coucher de soleil sur le Rock, rendez-vous incontournables, peuvent tourner à la foire d'empoigne entre les différents photographes qui baladent leurs trépieds encombrants au milieu des touristes soucieux de préserver hargneusement leur emplacement. Je n'ai jamais vu tel bazar, et je me suis alors dit qu'il était dommage de s'entasser comme cela dans un pays qui a de la place à revendre. L'autre point un peu décevant, c'est l'hypocrisie générale qui règne autour de la question aborigène. Ces lieux sont parmi les plus sacrés dans les croyances aborigènes, et les souiller de notre présence est sacrilège. Il est notamment totalement inconvenant de marcher sur le rocher. Ne voulant pas décourager le touriste, ni se mettre totalement à dos la communauté aborigène (très bon produit marketing), les autorités locales en appellent à la responsabilité de chaque touriste avec une approche du genre : « il n'est pas interdit de monter sur le rocher, mais sachez que ce n'est pas bien de le faire au noms des croyances aborigènes ». Bilan des courses : les masses se pressent sur le rocher. Sur la route du retour, un passage par le King's Canyon permet une excursion remarquable. La ville d'Alice Springs est une ville à oublier.

De Alice Springs à Darwin (1.525 km)
Soyons clairs : la remontée par la route d'Alice Springs à Darwin est un calvaire. Routes droites, vides, plombées par la chaleur, et interminables. Les points d'intérêt sur la route sont finalement assez peu nombreux. On s'arrête en général pour jeter un œil aux Devil's Marbles (les Billes du Diable), autre formation géologique intéressante, mais qui ne valent pas à proprement parler le voyage. Puis l'on essaye de se distraire par la traversée de quelques petites villes un peu moins sinistres que les autres, mais c'est pas gagné non plus. Le premier point d'intérêt réel sont les gorges de Katherine, environ 300 km au sud de Darwin. Par la suite, le moment fort dans la visite de la région consiste à séjourner dans le parc national Kakadu. Ce parc présente de nombreux mérites. C'est d'abord ici une région tropicale, et la végétation abonde. Il en ressort qu'une faune particulière y réside, et notamment les crocodiles, dont le parc est infesté. L'autre intérêt est que la culture aborigène y est particulièrement développée. Les aborigènes de la région, n'ayant pas trop à se soucier pour trouver de quoi se nourrir, contrairement à leurs collègues du centre désertique, ont eu le loisir de développer les arts, et l'on trouve ainsi dans le parc de nombreuses peintures rupestres.  Après Kakadu, il est également intéressant d'aller  visiter le Parc National Litchfield, au sud-ouest de Darwin.

De Darwin à Broome (1.965 km)
La première partie de la route, aussi longtemps qu'elle reste dans le Northern Territory, n'est pas forcément enthousiasmante. Une fois passée dans la région Western Australia, les choses deviennent en revanche plus intéressantes. Tout d'abord, une visite au Parc National de Purnululu, qui abrite le massif des  Bungle Bungle, s'impose réellement. On ne peut y accéder qu'en 4x4, par une piste totalement défoncée longue d'environ 50 km. Mais après cet effort, la géologie des lieux est une fois de plus époustouflante. Il s'agit d'une succession de tours naturelles arrondies, rayées d'orange (silice) et de noir (lichen), s'étendant sur des kilomètres à la ronde. Le spectacle, en conditions de lumière favorable, est renversant. Mais c'est un spectacle qui se mérite. Pour la suite, au lieu de suivre la route normale, je suis retourné dans l'Outback, afin de parcourir la Gibb River Road. Cette fois-ci, la piste traverse une région magnifique : celle des Kimberley. La montagne y est belle, la géologie aussi, la faune abonde, notamment les oiseaux, et la végétation est marquée par l'apparition des baobabs. Ce fait marque la preuve qu'aux temps immémoriaux de la formation des continents, l'Australie était rattachée à l'Afrique au sein du fameux Gondwanaland. Dans l'immédiat, la piste présente de très nombreux points d'intérêts naturels ; le plus beau étant sans conteste la Windjana Gorge. La piste est globalement assez mauvaise, comprend de nombreux passage de gués, et doit donc s'entreprendre en 4x4. A partir de Derby, on retrouve une route australienne plus classique, donc interminable, et l'arrivée à Broome donne l'effet d'arriver au bout de la traversée d'un désert sans fin. Il faut dire que l'on est récompensé, car la plage principale de Broome (Cable Beach) est une merveille, et ses vertus apaisantes font très vites oublier les nombreuses douleurs issues de la semaine passée à se cogner de partout dans le véhicule.

De Broome à Perth (2.415 km)
Je dois dire qu'à ce stade du voyage, je commençais à être un peu fatigué de la route, et la partie qui m'attendait était de loin la plus longue. Broome est une ville agréable, et elle permet de se remettre avant de se lancer à nouveau dans ces immensités inhumaines. Et la côte Ouest, en guise de vides infinis, est bien lotie. Dès le début, vous êtes servis. En gros, il ne se passe rien durant 800 km. Rien. Rien du tout. Et si vous ne bifurquez pas afin de couper à travers le massif des Pilbara, vous pouvez atteindre les 1.000 km de rien. En revanche, si vous prenez la tangente en direction du Parc National Karijini, fini l'ennui. Ce parc se situe dans l'une des régions du monde les plus richement dotées en fer. C'en est tel, que cela en affole bon nombre d'appareils magnétiques. Le massif des Pilbara est donc d'un rouge intense, et il s'agit d'un autre paradis pour géologue... décidément ! En tous cas, pour les non initiés, le parc permet de nombreuses promenades, notamment au fond des nombreuses gorges et vallées encaissées qu'il recèle. En outre, le contraste du rouge des roches et du blanc des innombrables eucalyptus donne des paysages souvent somptueux, qui semblent prendre feu à la tombée du jour. Après cette étape, la route mène normalement à Coral Bay, ville côtière qui permet d'explorer le Ningaloo Reef. Il s'agit de l'autre grand massif corallien en Australie. Il est incomparablement plus petit que la grande barrière, mais présente l'avantage d'être accessible à la nage, à quelques mètres de la plage. De plus, le lieu est truffé de raies manta géantes, et leur observation est aisée. En fonction de la saison, le lieu est également visité par des requins baleines. Avis aux amateurs. La route descend ensuite plein sud en direction de Perth, et c'est là que vous comprenez que la côte Ouest est vraiment vide. Il n'y a rien, ni personne. La seule étape importante est Shark Bay, lieu passionnant pour ceux qui s'intéressent aux théories d'apparition de la vie sur Terre. Figurez-vous qu'elle serait peut-être apparue là-bas. On y trouve en effet les stromatolites les plus facilement accessibles du monde. En complément, Shark Bay est un endroit truffé de dauphins et de dugongs. Si les derniers sont plutôt difficiles à voir, les premiers, eux, viennent chaque jour chercher un peu de poisson auprès des gardes, et se laissent approcher à portée de main. Après Shark Bay, c'est la descente directe vers Perth, avec si possible un arrêt au Parc National Kalbarri, qui n'a en soi rien d'unique, mais qui constitue ne dernière opportunité de voir une belle nature avant de retrouver la ville.

Voilà. Au bout de deux mois de route et déroutes, je me retrouvais à l'autre bout de l'Australie, gavé de kilomètres, et en ayant dans mes chairs la sensation exacte et concrète  de l'immensité. Que dire ? L'Australie est phénoménale au plan géologique et au plan de sa faune, de surcroît unique car endémique. Mais je dois dire que la faible activité humaine qui s'y développe ne m'a pas transporté d'enthousiasme, et je garde finalement un souvenir peu ému de ce voyage. En outre, si le pays recèle de lieux intéressants, ils sont dispersés à travers le pays, et passer de l'un à l'autre est un véritable effort. De surcroît, je dirais que l'Australie est un pays qui se vend bien lui-même, et qui sait faire son propre marketing. D'où parfois quelques déceptions Voilà donc la source de mon enchantement modéré. J'aurais sans doute dû opter pour une autre façon de voyager, ou pour un autre parcours. Toujours est-il que cela reste un pays unique, totalement hors norme, et que le voir est une chance.

Nicolas Monnot - Janvier 2006

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